Le Saint Graal
Quand Lucifer tomba sous sa cuirasse d’astres,
Comme une foudre affreuse aux ailes de vautour,
Sur terre, le remous produit par son désastre
Déracina les tours.
L’émeraude flambante en son front angélique
S’envola dans sa chute ainsi qu’un oiseau vif
Et se perdit au fond inconnu de l’Afrique,
Par un désert pensif.
Éliphas, le grand mage errant parmi les rêves,
Devant qui les jaguars et les panthères jouent,
À l’heure où le Soleil perd sa brûlante sève,
Trouva l’ardent bijou.
Sous la nuit qui tendait ses maléfiques mailles,
Le joyau rayonna, plus vivant et plus pur.
Le feu de Lucifer dans ses fibres tressaille
Comme les rayons dans l’azur.
Le mage, méditant sur l’étrange émeraude,
S’écria : – Je comprends ton vouloir, Infini
De cette pierre verte où l’épouvante rôde
Tu feras le suprême nid !
Le sang de l’Envoyé que les rois des ténèbres
Cloueront sur une croix à la face de Dieu,
Dans ce vase couleur des océans funèbres
Amassera son calme feu.
Les braises de l’enfer et les flammes divines
S’épouseront ainsi dans un centre idéal.
Les prophètes qu’un ciel d’ivresses illumine
L’appelleront le Saint Graal !
Ainsi les yeux du sage, éclatants de puissance,
Percèrent le rideau sombre de l’avenir.
Puis, tranquille, aux esprits de l’ombre et du silence
Il fit ériger le Menhir.
Ils dressèrent la table aux immensités noires
Sur des piliers géants, plus lourds que des aurochs,
Et l’ouragan jeta ses clameurs de victoire
Autour des immuables rocs.
Sous le Menhir lugubre, Éliphas, le grand mage,
Ensevelit l’ardent joyau de Lucifer,
Ouvrant sur le futur une brûlante image,
Ivre de voyance et d’éther.
Passèrent cent mille ans sur les roches farouches,
Le petit soleil vert vivait de resplendir.
Passèrent les héros, les peuples et les mouches
Vers les abîmes du nadir.
L’émeraude attendait, dans son sommeil tranquille,
La main prédestinée qui saisirait son cœur,
Comme les fruits de vie attendent sur leur île
Que survienne le doux vainqueur.
Il vint, auréolé de pensées colossales !
Ce fut joseph d’Arimathie, un sage hébreu
Qui, dans la majesté des souterraines salles,
Avait longtemps médité Dieu.
Et Dieu, le souverain du ciel métaphysique,
Murmurant doucement aux plages du sommeil,
Lui dit, dans une vaste et sereine musique,
De chercher l’Éclat sans pareil.
« La fleur de pierre luit dans son coffret de pierre »
Voilà ce que chanta l’ineffable univers.
Sous le vent inconnu qui courbe les cyprières,
Joseph chercha le secret vert.
Tandis que le dragon à sept têtes du pôle
De sa multiple étoile illuminait les eaux,
L’homme vit un Menhir dont la lugubre épaule
Portait un rayonnant oiseau.
Cet oiseau, composé de lumières sereines,
Ouvrant son aile tendre aux brises constellées,
Dans un rayonnement de sylphe et de sirène,
Frémit, puis se mit à parler.
– Sage, dont les yeux scrutent l’ombre ineffable
Où l’on entend le char de l’Abîme hennir,
Le petit soleil vert qui terrasse les fables
Brille à l’abri de ce menhir !
De tes puissantes mains déterre l’émeraude,
Pur trésor qu’un trésor plus divin doit remplir,
Sa coupe d’espérance où l’étincelle rôde
Recevra l’unique élixir !
Puis l’oiseau se fondit en brume incandescente
Dont les atomes d’or volèrent dans la nuit…
Le mage, ayant creusé sa fidèle descente,
Recula, le front ébloui
Une fois retrouvée l’émeraude de gloire
Qui renferme en son centre un éternel iris,
Le sage hébreu la fit façonner en ciboire
Par le pontife d’Osiris…
Ô sang prodigieux qui fécondes les mondes,
Ô sang du Christ, jailli sous les fureurs du fer,
Tu coulas, comme un fleuve aux écumes profondes,
Dans la coupe de Lucifer !
Joseph d’Arimathie, après la mort du Maître
Dont le cœur douloureux sauva tous les humains,
Porta le Saint Graal, qu’un pur éclat pénètre,
Vers la Gaule aux âpres chemins.
François Brousse
Le Chant cosmique de Merlin, Clamart, Éd. La Licorne Ailée, 1995, p. 28-31
