L’Abeille de Misraïm

Clamart, 1ère éd. La Licorne Ailée, 1986

Extrait

 

François Brousse

L’ABEILLE NOIRE (Chap. IX)

L’Abeille Noire habitait une hutte grossière, au fond d’un bois sauvage, sur les pentes d’une colline, non loin du lac où se mirait la villa d’Adriano. Les paysans des villages voisins appelaient ces arbres le bois du Loup, en souvenir d’un carnassier, qui, cinquante ans auparavant, avait régné dans ces robustes clair obscurs. Le loup était mort de vieillesse. Son grand cadavre, dans les mandibules de fourmis, le bec des corbeaux et les ventouses des vers de terre, s’était fondu. Les herbes impitoyables cachaient les restes de son squelette. Son fantôme semblait rôder encore, dans les nuits d’hiver, quand le vent furieux portait sur son aile des hurlements bizarres… Quelque temps après, une femme grande et maigre, au teint de cuivre, aux longs cheveux de ténèbres, était venue vivre dans une hutte abandonnée de bûcherons, parmi les ramures. Les paysans, frappés par son aspect sombre et sa perpétuelle activité, l’avaient surnommée l’Abeille Noire. Elle était aussi sauvage que le grand loup mort. Des galants audacieux avaient essayé de violer cette virginité taciturne. Mais l’Abeille Noire dormait toujours avec un bâton noueux à portée de la main, et elle savait s’en servir. Un imprudent s’était enfui, à demi assommé, en poussant des cris épouvantables, dans la nuit railleuse. Un autre, parti en chasse, sous une claire lune d’hiver, était tombé dans un ravin plein de neige. On le rapporta, le jour venu, avec une jambe cassée. Aussi, la fée de la forêt passait pour sorcière. On racontait que les oiseaux venaient à son appel ; non seulement les roitelets, les mésanges, les bouvreuils, tous ces gracieux enfants du jour, mais encore les errants sinistres de la nuit : chouettes, hiboux, chats huants, grands ducs. On racontait aussi que lorsqu’elle chantait sous les étoiles, des visages de morts et des langues de flamme peuplaient soudainement la profondeur des branchages. Elle s’apprivoisait pendant quelques mois par an. Elle allait travailler dans les fermes, choisissant les plus isolées. Ses patrons occasionnels louaient sa vaillance et sa sobriété, ils louaient aussi son caractère toujours calme, comme une profonde mer sans orages. Quoique habituellement silencieuse, elle s’évadait parfois en boutades hardies, en mots dont la finesse émerveillait ces rudes italiens et réveillait dans leur structure ancestrale des échos d’esthétisme. Elle avait le secret de soigner les malades, en imposant ses mains et en récitant, dans un français correct, les grandes prières de l’abbé Julio. Ce français, qui était de l’hébreu, pour les paysans, lui donnait une réputation de savante, se mêlant étrangement à son auréole de sorcière.

Jamais, l’Abeille Noire n’assistait à un office religieux. Quand elle voyait au loin un prêtre, elle se signait précipitamment, avec le pouce, sur le front, en murmurant on ne sait quelles patenôtres. Dans sa hutte forestière, un petit nombre de livres, souvent lus, emplissaient une étagère : traduction italienne de la Bible, Divine Comédie et deux ouvrages français : Le livre des esprits d’Allan Kardec, Les Grands Initiés d’Edouard Schuré. Cette moëlle poétique, spirite, théosophique servait de pâture quotidienne à la fauve solitaire. Divers instruments, de forme inaccoutumée, remplissaient le mystère de la hutte.
Stéphana, dans le hasard de ses pérégrinations, avait rencontré cette femme extraordinaire et toutes deux se plurent dès leur premier contact. La fille des villes allait souvent rêver dans la maison forestière. De curieuses conversations y déroulèrent leurs spirales et leurs nuées. Deux âmes ardentes se rencontraient dans des sphères hyperphysiques. Également libres, les deux femmes osaient attaquer les sujets les plus terribles, échanger leurs pensées les plus intimes. Et leur coeur s’épanouissait joyeusement dans une atmosphère de chaude compréhension. La destinée des esprits qui transmigrent de planète en planète jusqu’au paradis final, les pouvoirs secrets de l’âme humaine qui se développent par la méditation et l’enthousiasme, l’arrivée périodique des Messies qui apportent l’amour aux peuples égarés, les formes que la vie universelle revêt sur les autres mondes, tous ces rêves grandioses s’envolèrent dans les bois.
Mais Stéphana ne tarda pas à comprendre que l’Abeille Noire avait exploré les gouffres les plus profonds de la magie. Elle y évoluait aussi aisément que la mouette dans les vastes ciels marins. L’érudition livresque de Stéphana n’était rien près des formidables expériences traversées par son amie. Elle pouvait évoquer les mots, et, dans certains cas, commander aux esprits élémentaires qui rôdent dans les bois et les rivières.

François Brousse

L’Abeille de Misraïm, 2e éd.,  oct. 2013 (1ère éd. 1986), p. 47-50

Table des matières

L’Abeille de Misraïm

I                           Sous terre

II                          Les cinq explorateurs

III                         Le scorpion noir

IV                        Le cauchemar de Von Verlitch

V                         Le cercueil meurtrier

VI                        La main volante

VII                       Aujourd’hui ou hier

VIII                     Orphée

IX                        L’Abeille Noire

X                         Dans la forêt

XI                        L’évocation

XII                       La photographie

XIII                    La réponse d’Albireo

XIV                    Une séance de bibliomancie

XV                     La mort du moineau

XVI                    L’abbé Patelo

XVII                   Le fantôme de Séphron Nébô

XVIII                  La fontaine des folles

XIX                    La fontaine des folles (suite)

XX                   Le chevalier de la Rose‑Croix

XXI                  Le fils du soleil

XXII                 L’exorciste foudroyé

XXIII                Salomon, roi des Djinns

XXIV               La naissance d’un sphinx

XXV                 Vite ! Vite ! Fuyez les boeufs !

XXVI               Le voile d’Isis

XXVII              La mort de la momie

XXVIII             Passion et sagesses

XXIX               L’enfant Jujube

XXX                 La grande pyramide

XXXI               Imouthès

XXXII              La déesse à tête de lionne

XXXIII             Stéphana et Jujube

XXXIV             Centauresse

XXXV              L’empire d’Osiris

XXXVI             Astronomie occulte

XXXVII           L’appel

XXXVIII          La mort d’une initiée