Les Pèlerins de la nuit

Paris, 3e éd. La Licorne Ailée, 2025 – 7 euros

 

Note de l’éditeur

François Brousse a écrit la majeure partie des poèmes de ce recueil en 1951-1952, à l’âge de 38-39 ans.

En 1950, il fonde avec différents artistes le Groupe de la IVe Dimension et rédige le Manifeste de la Quatrième Dimension où il présente sa conception de l’art.

Les Pèlerins de la nuit est tout imprégné de cette mouvance, rejetant le « goût du néant » dans la forêt des visions vers « l’impérissable ciel ».

Au-delà du monde phénoménal, au cœur de la Quatrième Dimension, vivent l’Éternel, l’Infini, la Force créatrice où s’épanouit le surconscient humain.

Où vont ces Pèlerins de la nuit ? Où nous conduisent-ils sinon dans des labyrinthes où s’égare la trop restrictive raison ?

François Brousse fuit les sentiers battus pour nous entraîner dans le libre jeu des images d’une brillante imagination. De là certaines dissonances non écartées par le poète parce qu’elles entrent dans l’illogisme même du rêve. Mais aussi quel ruissellement de poésie !

Est-ce à cause de leur mystère ? L’Inde et la Chine sont à l’arrière horizon de ce domaine traversé par quelque fleuve sacré pailleté de reflets, chargé de mirages où dieux, astres, âmes sont roulés dans un magnétisme de vie universelle. Vision miraculeuse. Le poète la déploie comme une de ces étoffes somptueuses brodées de dessins kabbalistiques, de mondes mystérieux, de semis d’étoiles, de contorsions d’êtres étranges, d’arbres merveilleux, d’animaux de toutes espèces stylisés dans les couleurs : dragons ailés, poissons, cygnes, ibis, serpents, caïmans, sirènes, oiseaux-lyre… Mais au fond des épisodes d’une création fantastique et hallucinée sourd l’angoisse du dormeur éveillé : le mal métaphysique d’absolu et d’infini d’une « âme ivre d’abîme et vêtue de douleur », d’une âme torturée par la connaissance et sombrement accordée aux puissances de la nuit comme aux gravitations et aux poussières scintillantes des nébuleuses. François Brousse vit ainsi dans un monde d’exception, un royaume semi-réel, semi-fabuleux. Comme dans les cosmogonies orientales, l’ombre le dispute à la lumière à travers des prétextes imprévus, des magies évocatrices, des ultravisions rapides, des symphonies stellaires où évolue l’étoile Figurine, douce-amère ballerine de l’espace.

Parce qu’il est à la fois bercé et meurtri par les sortilèges d’Asie qui donnent le vertige et le goût du néant, le poète se débat au centre d’un univers imaginaire parfois baroque, parfois abstrait, d’une fantasmagorie où « les folles aux yeux verts dansent avec des mortes », où chante « la Grande Isis masquée de son rire d’automne », la femme rousse « que les baisers des morts et des fous ont glacée ». L’étrangeté de cette inspiration nous entraîne, nous heurte même parfois. François Brousse se perd et nous perd dans les délires de ses fulgurantes entrevisions.

Cette œuvre nouvelle à laquelle nous préparaient ses livres d’hier est une projection essentielle de la poétique de cet aventurier du songe. Elle nous apparaît comme le véhicule d’un art très personnel destiné à dépasser les frontières de la terre natale et ses prestiges tant vantés pour rayonner sur le plan de la recherche moderne. Il me plait de trouver au bas de deux hors-texte le nom de Kitty Pagès dont le surréalisme pictural si apprécié s’accorde avec la vision hallucinée du poète.

 

Antoine Orliac
Revue Tramontane N°354-355, mars-avril 1953

Où vont ces Pèlerins de la nuit ? Où nous conduisent-ils sinon dans des labyrinthes où s’égare la trop restrictive raison ?

François Brousse fuit les sentiers battus pour nous entraîner dans le libre jeu des images d’une brillante imagination. De là certaines dissonances non écartées par le poète parce qu’elles entrent dans l’illogisme même du rêve. Mais aussi quel ruissellement de poésie !

Est-ce à cause de leur mystère ? L’Inde et la Chine sont à l’arrière horizon de ce domaine traversé par quelque fleuve sacré pailleté de reflets, chargé de mirages où dieux, astres, âmes sont roulés dans un magnétisme de vie universelle. Vision miraculeuse. Le poète la déploie comme une de ces étoffes somptueuses brodées de dessins kabbalistiques, de mondes mystérieux, de semis d’étoiles, de contorsions d’êtres étranges, d’arbres merveilleux, d’animaux de toutes espèces stylisés dans les couleurs : dragons ailés, poissons, cygnes, ibis, serpents, caïmans, sirènes, oiseaux-lyre… Mais au fond des épisodes d’une création fantastique et hallucinée sourd l’angoisse du dormeur éveillé : le mal métaphysique d’absolu et d’infini d’une « âme ivre d’abîme et vêtue de douleur », d’une âme torturée par la connaissance et sombrement accordée aux puissances de la nuit comme aux gravitations et aux poussières scintillantes des nébuleuses. François Brousse vit ainsi dans un monde d’exception, un royaume semi-réel, semi-fabuleux. Comme dans les cosmogonies orientales, l’ombre le dispute à la lumière à travers des prétextes imprévus, des magies évocatrices, des ultravisions rapides, des symphonies stellaires où évolue l’étoile Figurine, douce-amère ballerine de l’espace.

Parce qu’il est à la fois bercé et meurtri par les sortilèges d’Asie qui donnent le vertige et le goût du néant, le poète se débat au centre d’un univers imaginaire parfois baroque, parfois abstrait, d’une fantasmagorie où « les folles aux yeux verts dansent avec des mortes », où chante « la Grande Isis masquée de son rire d’automne », la femme rousse « que les baisers des morts et des fous ont glacée ». L’étrangeté de cette inspiration nous entraîne, nous heurte même parfois. François Brousse se perd et nous perd dans les délires de ses fulgurantes entrevisions. Cette œuvre nouvelle à laquelle nous préparaient ses livres d’hier est une projection essentielle de la poétique de cet aventurier du songe. Elle nous apparaît comme le véhicule d’un art très personnel destiné à dépasser les frontières de la terre natale et ses prestiges tant vantés pour rayonner sur le plan de la recherche moderne. Il me plait de trouver au bas de deux hors-texte le nom de Kitty Pagès dont le surréalisme pictural si apprécié s’accorde avec la vision hallucinée du poète.

Antoine Orliac
Revue Tramontane N°354-355, mars-avril 1953